dimanche 22 juillet 2012

L'Archipel des Numinées - Charlotte Bousquet : Cytheriae

Informations :

Auteur : Charlotte Bousquet
Saga : L'Archipel des Numinées
Éditions : Mnémos
298 pages
20 €

Quatrième de Couverture :

 Qu'est-ce qui fait de vous des hommes ? Qu'est-ce qui fait de moi un monstre ?

La splendeur de Cribella, capitale lagunaire de Cytheriae, n'est plus qu'un lointain souvenir rongé par l'humidité et la décrépitude. Certains prétendent même que d'effroyables créatures hantent ses canaux nauséabonds... Et voilà qu'aujourd'hui une vague de suicides inexpliqués endeuille le quartier populaire de Métida. Nola, écrivain public, et son amant, Angelo di Larini, sorcier réprouvé de l'Ordre de la Nouvelle Lune, entendent découvrir et combattre les forces à l’œuvre. Leur dernière piste les mène à Malatesta, démon né d'amours contre-nature prisonnier du Dédale. Sera-t-il un allié... ou leur pus implacable ennemi ?

Mon avis :

Sorti courant 2010 aux éditions Mnémos, Cytheriae est le deuxième tome de L'Archipel des Numinées, trilogie dont l'intrigue se déroule dans un univers de dark fantasy aux très forts effluves de Renaissance vénitienne. Après avoir apprécié la lecture d'Arachnae (le premier tome), j'avais eu très envie de découvrir une nouvelle île de cet archipel que j'avais trouvé très riche, même si quelques points noirs étaient venus assombrir le tableau. Pour ce deuxième tome, qui a par ailleurs obtenu le prix Elbakin 2010 du meilleur roman de fantasy français ainsi que le prix des Imaginales 2011 du meilleur roman de fantasy français, je dois dire que j'ai encore plus aimé, et que je tiens là le tout premier coup de cœur du blog !

Encore une fois, Charlotte Bousquet mêle en Cytheriae trois intrigues qui n'ont de prime abord aucun lien entre elles. Je n'ai toutefois pas eu cette agréable surprise de les voir s'entremêler, puisqu'après avoir lu Arachnae, je me doutais bien qu'à l'instar du premier tome, elles allaient se rejoindre pour n'en former qu'une ! Alors que certains pourraient penser que l'auteure nous ressert une copie conforme de son premier roman, j'ai bien au contraire adoré pouvoir chercher dans le texte les différents indices qui me permettraient de lier les intrigues avant qu'elles ne se rejoignent ! Je ne sais pas si c'est dû au fait que je connaissais déjà un peu l'univers de l'Archipel des Numinées, mais j'ai eu beaucoup moins de mal à rentrer dans l'histoire que je n'en avais eu pour Arachnae. Autre point positif : Alors que je m'attendais à ce que ce tome n'aie rien à voir avec le premier (comme je l'avais explicitement lu sur un site), j'ai été étonnamment surpris de retrouver certains petits clins d’œil à la précédente histoire. Certains personnages d'Arachnae se retrouvent même mêlés à l'intrigue de Cytheriae, bien qu'ils ne soient parfois que cités. C'est d'ailleurs pour cela que, bien que Charlotte Bousquet affirme que ses trois romans peuvent se lire dans un ordre quelconque, je conseille quant à moi de les lire dans l'ordre de parution. Cela permet de bien cerner tous les enjeux de l'intrigue et de comprendre ces petits clins d’œil au tome précédent !

Pour ce qui est des intrigues en elles-mêmes, on retrouve encore une fois un volet politique, avec la princesse Violante et ses Moires (conseillères spirituelles et incarnations de la Déesse), dont l'autorité est menacée par la misère grandissante des habitants de la principauté. Il est intéressant de noter qu'à l'inverse d'Arachnae, on ne suit pas ici l'histoire du point de vue de personnages appartenant à la noblesse, à la royauté ou au culte de la Déesse ; dans Cytheriae, nous suivons plutôt les points de vue de personnages appartenant au milieu populaire, et j'ai beaucoup apprécié ce point là. Ce volet politique n'est donc pas le point principal du roman, puisque l'intrigue se centre également sur une enquête policière, avec un meurtrier qui use de magie noire pour assassiner ses victimes, soigneusement choisies dans le but d'atteindre un objectif inavouable. Mais c'est finalement Kebahil, entité mystérieuse qui faisait dans Arachnae l'objet d'un culte cannibaliste perpétré par une noblesse décadente, qui se révèle ici être au cœur de l'intrigue. On sent que cette entité crainte de tous (démons y compris) prend de l'ampleur dans ce deuxième tome, qu'elle joue un rôle dans la déchéance et les malheurs de l'archipel entier, mais aussi qu'elle sera l'enjeu principal du troisième opus. Inutile de préciser que Charlotte Bousquet parvient encore une fois à entremêler avec brio ces trois intrigues !

Alors que la multitude de personnages présents dans Arachnae avait quelque peu gêné ma lecture, m'empêchant de bien cerner l'histoire et m'obligeant sans cesse à retourner en début de livre pour me rafraichir la mémoire sur l'identité de chacun, je n'ai pas éprouvé cette gêne dans Cytheriae. Peut-être est-ce dû au fait que l'éclatement au niveau des points de vue est ici bien moins important que dans Arachnae - car il y a toujours autant de personnages ! En effet, il m'a semblé que l'histoire adoptait principalement le point de vue de Nola, une jeune écrivaine publique qui survit plus qu'elle ne vit dans la principauté. Du coup, ça a résolu les problèmes d'empathie que j'avais éprouvés à la lecture du premier tome ; contrairement à Arachnae, j'ai vraiment réussi à m'attacher au personnage de Nola, notamment parce que son passé et les épreuves qu'elle a endurées dans sa jeunesse sont développés. C'est un personnage d'une grande profondeur, mais qui garde en même temps une certaine part de mystère, dont elle tire indéniablement son irrésistible charme. On comprend mieux, par ce développement de son passé, pourquoi elle est aujourd'hui si torturée (j'entends psychologiquement), et pourquoi elle a l'impression de n'exister qu'en se mutilant. La fin est très émouvante, et j'avoue que je n'ai pas pu m'empêcher de verser ma petite larme ! Le personnage de Malatesta, monstre anthropophage à l'intelligence supérieure et enfermé dans le Dédale de Cribella (parallèle avec le mythe du minotaure ?) est également très réussi. J'ai particulièrement aimé la manière dont Charlotte liait ce personnage à celui de Nola. À l'inverse, la psychologie de certains protagonistes est trop survolée (à l'image d'Orseo ou d'Angelo di Larini) par rapport à l'importance qu'ils ont dans l'histoire. J'aurais aimé avoir plus de réponses à mes questionnements sur leur passé respectif...

Enfin, Charlotte Bousquet fait preuve encore une fois d'une richesse stylistique remarquable, en multipliant les genres dans son œuvre (extraits de poèmes, de pièces de théâtre et même de journal intime !), ce qui lui procure une profondeur que le lecteur prend plaisir à sonder. Ce style varié, riche et très imagé colle parfaitement à l'ambiance sombre, morbide et sanglante qui se dégage du livre. C'est une lecture que je ne saurais recommander à ceux qui n'ont pas le cœur bien accroché, car bien que moins sombre qu'Arachnae (à mon goût), Cytheriae comporte de nombreux passages qui peuvent froisser la sensibilité de certains !
Cytheriae m'a donc totalement conquis (ce que n'avait pas su faire Arachnae !). Je reste totalement époustouflé devant la richesse de l'univers que nous dépeint Charlotte Bousquet, ainsi que par la profondeur qu'elle réussit à donner à certains de ses personnages. Les évènements qui se déroulent dans ce deuxième tome laissent présager d'un troisième opus plus sombre encore que les deux premiers (pour mon plus grand bonheur) ! Une chose est sûre, l'Archipel des Numinées a encore bien des secrets à nous livrer !


Le petit extrait qui fait envie :

« Ces deux-là se cherchaient et se fuyaient, se blessaient pour mieux lécher leurs plaies. Des animaux avides de l’autre, de sa chair et de son sang. De sa souffrance, aussi.
Je me suis dit que là résidait la différence entre ma voracité de bête et leur voracité d’homme.
Je me repais jusqu’à satiété de mes proies, mais je ne tire aucun plaisir de leur souffrance.
Quand vous ne pouvez vous rassasier des vôtres, la cruauté comble ce vide. »


« Bouche – béance ténébreuse comme les gouffres
Infinis
Des orbites
Desséchées
Des défunts
Bouche – blessure ouverte sur le vide des chairs
D’où s’envole le souffle
De la vie de la mort
D’où s’échappent les mots
Et les cris d’agonie
Bouche – lésion noirâtre aux lèvres écarlates
Bouche – prison sournoise ouverte sur le réel
Puits de souffrances
Souffrances tues
Tues et tuées
Bouche bée.
Nola de Métida
Poèmes au-dessus de l’abîme »

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